Le secret de Mezzanine Feuilleton

(Suite de La revanche de Jonathan Cœur)

Chapitre 1

Jonathan Cœur se réveilla subitement en poussant un cri qui réveilla Patricia Super. Ruisselant de sueur, il se précipita dans la salle de bain et s’aspergea le visage d’eau froide. Aussitôt, Jean-Racine Prénom fit irruption dans la chambre et se jeta sur le lit à la place de son patron, près de Patricia. Sans perdre une seconde, il se lança dans de farouches préliminaires, embrassant dans le cou la jeune femme enceinte, tout en lui caressant la poitrine sans vergogne. Patricia se laissa faire en laissant échapper quelques petits gloussements coquins.

Devant le miroir, Jonathan observait le reflet de son visage aux traits tirés. S’adressant à lui-même, il parla à voix haute :

« - Tu as une mine effroyable, Jonathan Cœur, tu devrais prendre un peu de repos maintenant. Regarde ces cernes, ces yeux bouffis, comment vas-tu élever ce môme à la con si tu n’es plus que l’ombre de toi-même ? ».

En se concentrant sur sa fatigue, il essayait surtout d’oublier le cauchemar qu’il venait de faire. Toujours le même cauchemar… Mezzanine Feuilleton, allongée, éparpillée sur la chaussée, sur le point de lui avouer son secret après ce terrible accident qui allait lui coûter la vie. Mezzanine, défigurée, qui ouvre la bouche, le fixe froidement, et soudain, au lieu de parler, lui vomit un puissant jet d’asticots au visage.

Depuis la mort de Gilbert Méchant, cette image atroce le réveillait chaque nuit.

Il reprit ses esprits, but une gorgée d’eau, passa aux toilettes et retourna se coucher près de Patricia, endormie entre les bras du majordome.

Vers sept heures, Jean-Racine se leva discrètement afin de ne pas réveiller le couple et prit une longue douche, utilisant une quantité invraisemblable de gels et shampooings divers. Depuis qu’il avait définitivement mis le terroriste hors d’état de nuire, son maître était à la tête d’une fortune colossale. De ce fait, il exigeait de la part de son entourage que tout ce qu’il était possible de consommer le soit sans limite. Jean-Racine soupçonnait son patron d’avoir imposé cette règle pour se venger secrètement de son enfance désœuvrée dans les bas-fonds de New York.

Frais et dispos, Jean-Racine se rendit ensuite à la cuisine et prépara un petit déjeuner sain et diététique, à base de sel et de légumes verts bouillis. Il fit venir Bouillave, une jeune employée de maison portugaise handicapée, et lui tira du lait qu’il versa dans deux grands verres. Muni d’un plateau, il emporta le tout en direction de la chambre de Jonathan et Patricia. Il pénétra dans la pièce, alluma la trentaine de lampes halogènes, ouvrit les fenêtres et poussa les radiateurs électriques au maximum. De sa main libre, il souleva le drap pour poser le repas entre l’homme et sa femme, mais arrêta son geste lorsqu’il comprit ce qu’il voyait. Patricia avait accouché entre-temps et le bébé gazouillait maintenant entre ses parents endormis. Il repoussa l’enfant à l’aide du plateau pour pouvoir le poser, puis remit le drap en place.

Jean-Racine sortit et alla retrouver Gérald et Bernardo, les deux premiers enfants de Patricia, qui faisaient de la balançoire au fond du jardin. Il leur expliqua qu’ils avaient maintenant un petit frère et leur suggéra de courir réveiller Jonathan et leur maman pour leur annoncer la bonne nouvelle. Peu enthousiastes, les deux adolescents préférèrent rester sur leur balançoire. Lorsqu’il revint à la maison, Jonathan et Patricia étaient à table et savouraient le petit déjeuner qu’il leur avait préparé. Dans un seau posé à même le sol, le bébé prenait un bain, surveillé du coin de l’œil par sa mère.

« - Tout se passe bien ? » demanda Jean-Racine.

Personne ne lui répondit. Manifestement une certaine tension régnait entre les parents et le bébé, et l’intervention du majordome avait été volontairement ignorée. Il fit quelques révérences et s’éclipsa respectueusement en se dirigeant vers la cuisine. S’asseyant près de la table, il saisit la bible que Jonathan avait ramené en souvenir de son procès en France et se mit à la feuilleter distraitement en attendant.

Patricia fit son apparition dans l’embrasure de la porte. Elle le fixait intensément, une lueur de désir dans le regard. Jean-Racine se baissa et ramassa un saladier dans lequel deux pommes de terre attendaient patiemment d’être épluchées. Il posa le saladier sur la toile cirée, sortit deux couteaux économes et fit un geste de la tête pour indiquer à Patricia qu’elle pouvait s’approcher sans crainte, ce qu’elle fit avec grâce. Ils se saisirent chacun d’un tubercule et entamèrent l’épluchure collective.

La sonnette de l’entrée retentit. Patricia se leva et courut ouvrir la porte, toute guillerette. Le facteur lui tendit une enveloppe épaisse, expressément et personnellement destinée à Jonathan. L’expéditeur était un laboratoire d’analyses médicales. Elle referma la porte et s’empressa de déchirer l’enveloppe, lorsqu’une main virile lui saisit le poignet. Jonathan lui arracha le pli des mains et retourna dans le salon, où le bébé trempait dans l’eau tiède de son seau.

Il s’assit sur le canapé et ouvrit l’enveloppe :

« Monsieur Cœur,

Nous venons de terminer l’analyse de vos échantillons sanguins, et ce que nous avons découvert est extrêmement inquiétant, il est très urgent que vous vous rendiez aussi tôt que possible au cabinet du professeur Moche, qui est déjà au courant et qui vous attend.
Ne perdez pas de temps, je vous le répète : c’est urgent.
Veuillez agréer, Monsieur Cœur, l’expression de mes salutations distinguées.

Pierre Massacre,
Directeur du laboratoire d’analyses médicales »

Jonathan se leva d’un bond, enfila une chemise à jabot, un pantalon de velours et chaussa ses bottines en cuir. Il traversa la cuisine où Jean-Racine et Patricia épluchaient en chœur, enjoignant au passage à son majordome de démarrer sur le champ la limousine et de l’y attendre.

Chapitre 2

« - Je suis Jonathan Cœur, je viens voir le professeur Moche.
- Le professeur vous attend, Monsieur Cœur, veuillez me suivre. »

Jonathan emboîta le pas de la secrétaire médicale et la suivit dans un dédale inextricable de couloirs sombres et de portes massives. Elle s’arrêta devant l’une d’entre elles, l’ouvrit sans frapper, puis poussa fermement Jonathan à l’intérieur de la pièce. Il n’eut pas le temps de se retourner que déjà la jeune femme avait claqué la porte derrière lui dans un rire dément qui raisonna dans le couloir.

Il se trouvait dans la plus petite pièce qu’il ait jamais vue, un carré d’environ soixante centimètres de côté. Un petit homme chauve recroquevillé sur un tabouret lui fit signe de s’asseoir. Serré entre la porte et l’individu, Jonathan tenta de se courber mais ne réussit qu’à heurter la tête de l’homme avec son coude. Après quelques contorsions, il réussit finalement à se caler le dos dans un angle et se laissa glisser au sol, les genoux contre le visage. L’homme se leva et voulut faire des allées et venues d’un air songeur, mais l’espace réduit de la pièce ne lui permit que de tourner sur place, il finit donc par se rasseoir et s’adressa à Jonathan :

« - Vous voulez voir le professeur Moche, je crois ?
- Oui, je suis Jonathan Cœur, le directeur du laboratoire d’analyses médicales m’a fait venir de toute urgence.
- D’accord, je vais vous conduire au professeur, suivez-moi. »

Il enjamba Jonathan, ouvrit la porte et, suivi par ce dernier, se dirigea vers un immense escalier qui descendait de façon vertigineuse dans les fondations du bâtiment. Plus les deux hommes descendaient, plus les lieux semblaient humides et froids. Des volutes de brouillard commencèrent à apparaître et ils durent bientôt allumer des lampes torches pour ne pas se perdre. Au bout d’environ vingt minutes de descente, ils atteignirent un sol plat, et continuèrent leur marche vers une faible lueur située à l’extrémité d’un long corridor dont la taille réduisait progressivement. Une sourde vibration très régulière résonnait sous leurs pieds, augmentant au fur et à mesure qu’ils approchaient de la lumière.

Là, au bout de ce couloir, le plafond n’était plus qu’à un mètre du sol. Accroupi, un noir fort musclé leur barrait le passage. Le petit chauve lui tendit un badge que le garde observa attentivement.

«- C’est bon, je vais vous laisser passer, mais il n’y a pas la place, reculez ! »

Jonathan et son compagnon firent donc demi-tour et marchèrent jusqu’à ce que l’endroit soit assez large pour que le garde puisse passer derrière eux. Ils repartirent alors vers le halo lumineux. Là où le colosse les avait arrêtés, le petit chauve ouvrit une porte en bois. Une musique techno effrénée surgit par l’ouverture, dans laquelle ils s’engouffrèrent. Abasourdi, Jonathan contempla la salle dans laquelle ils se trouvaient : une gigantesque boîte de nuit vide à la piste de danse démesurée, sur laquelle une jeune obèse se déhanchait seule au rythme délirant d'un mix de dance québécois. Le petit chauve courut vers une échelle et grimpa dans une cabine où un disc-jockey béat se trémoussait. La musique s’arrêta et la grosse fille, s’arrêtant de danser, aperçut Jonathan, s’approcha de lui et lui tendit une main grasse et moite.

« - Je me présente : Professeur Angelina Moche, je suppose que vous êtes Jonathan Cœur ?
- Oui, je viens de la part du laboratoire d’analyses médicales.
- Oui je sais, je n’ai pas de très bonnes nouvelles pour vous.
- J’ai cru comprendre, oui, mais de quoi s’agit-il ?
- Suivez-moi. »

Elle alluma une cigarette, en proposa à Jonathan qui refusa, et ouvrit la petite trappe qui donnait sur le couloir d’accès.

« - Vous allez devoir m’aider, je suis trop grosse pour passer dans ce couloir. »

Elle passa la tête, s’enfonça jusqu’à ce que ça bloque, et agita ses petites jambes pour faire comprendre à Jonathan qu’elle avait besoin de lui. Il poussa alors de toutes ses forces sur le fessier imposant de la jeune femme, s’enfonçant jusqu’à mi-bras avant de sentir le coccyx sur lequel il put réellement prendre appui. De l’autre côté, le garde noir attrapa le professeur et tira de toutes ses forces. Les deux hommes unirent alors leurs efforts pendant près d’une heure avant d’atteindre une partie du corridor où la jeune femme, écarlate et dégoulinant de sueur, put enfin se redresser et se mouvoir en toute autonomie. Ses vêtements étaient en lambeaux, mais elle ne semblait pas s’en préoccuper. Elle se hâta vers l’escalier, défia son sommet du regard, et attaqua son ascension dans un élan de volonté farouche.

Exténués, Jonathan, le professeur, le petit chauve et le garde arrivèrent enfin devant la petite pièce aux dimensions lilliputiennes, dans laquelle ils tentèrent de pénétrer simultanément. Comme c’était impossible, Moche demanda à ses collègues de sortir et s’enferma seule avec son patient.

« - J’ai de bien mauvaises nouvelles vous concernant Monsieur Cœur. »

Jonathan, le visage écrasé entre la porte et la poitrine flasque du professeur, ne pouvait pas parler. Il se contenta d’opiner du chef en tentant de faire passer le message comme quoi il commençait à bien comprendre que quelque chose de grave se passait, mais qu’il était maintenant arrivé au stade où il aimerait en savoir plus. La jeune femme sortit un document de la poche de sa culotte de survêtement et lui tendit. Comme aucun mouvement n’était possible pour son patient, elle se ravisa et lui lut le contenu du rapport d’analyse :

« Au vu des analyses effectuées, le bilan de la fonction thyroïdienne de Monsieur Cœur craint. Il manque d’iode, et il faut faire quelque chose sinon il va se retrouver avec un gros goitre affreux. Nous, au labo, on pense que le mieux serait un séjour à la mer, pour qu’il se gave de bon iode rien qu’en respirant le bon air marin. Sinon, le reste ça va, sauf peut-être qu’il manque de réticulocytes donc qu’il peut se choper au pire une bonne leucémie, mais il n’y a pas d’urgence. A+ »

« - Je pense que c’est assez clair, vous risquez le goitre si vous ne partez pas au plus tôt faire un séjour à la mer. Voilà, vous pouvez y aller, vous verrez avec ma secrétaire pour la petite facture. A bientôt et soignez-vous bien. Ha, j’y pense, mangez aussi des huîtres, ça peut aider.»

Le professeur Moche tourna la poignée de la porte, qui s’ouvrit brusquement sous la pression des deux corps enfermés dans la pièce. Jonathan fut propulsé contre le mur et assommé par la violence du choc. Lorsqu’il revint à lui, il était seul et erra longuement avant de retrouver le bureau de la secrétaire, qui l’attendait, sa facture à la main.

Les mots du professeur Moche résonnaient dans sa tête alors qu’il remontait la rue Baguette, cherchant distraitement sa limousine.

Au volant de la voiture de luxe, Jean-Racine Prénom longeait le trottoir quelques mètres derrière lui, une petite idée derrière la tête.

Chapitre 3

Grommelant, Jonathan rentra chez lui, suivi de son majordome. Patricia, qui finissait d’éplucher sa patate, la jeta négligemment dans le saladier et courut s’enquérir de la santé du père de son enfant. Elle blêmit lorsqu’il lui annonça le terrible verdict médical. Effondrée, elle retourna s’asseoir et se saisit de la pomme de terre pour terminer son travail. Jonathan, en entrant dans le salon, trébucha sur le seau d’eau où flottait le bébé et renversa l’ensemble en jurant rageusement. Il redressa le seau vide, reposa l’enfant à l’intérieur et monta dans la chambre à coucher.

Cette fatigue qui ne le quittait plus avait enfin une explication, et peut-être une solution. Il détestait la mer mais devait se rendre à l’évidence : la perspective d’un goitre ne le réjouissait pas, il allait devoir dépasser cette répugnance et passer du temps près de l’océan. Déterminé, il sauta sur son armoire pour y dénicher sa valise et la remplit en deux temps trois mouvements de tout ce qu’il estimait nécessaire au séjour qui l’attendait. Patricia, le bébé à la main, fit irruption dans la chambre. Elle avait pleuré et semblait furieuse.

« - Tu t’en vas ?
- Oui, je vais à la mer pour éviter le goitre.
- Et nous ? On devient quoi ?
- Vous viendrez me rendre visite de temps en temps si vous voulez, vous n’avez pas de problèmes de thyroïde, vous, je crois ?
- Non.
- Alors vous restez là, et vous faites comme si de rien n’était. Je demanderai à Jean-Racine de prendre soin de toi. Si tu as besoin de pognon, demande-lui. »

Il ferma sa valise et passa la porte en bousculant Patricia et le bébé.
Dans son garage, il hésita, puis choisit de prendre sa moto. Il enfourcha l’engin, démarra le moteur à grand renforts de coups d’accélérateur bruyants, fit quelques mètres, puis s’arrêta. Il oubliait sa valise. Il la posa sur ses genoux, et malgré l’inconfort lié à la taille et au poids du bagage, décida de continuer de cette façon.

Dix minutes plus tard, Jonathan entrait sur l’autoroute et se dirigeait vers l’ouest.

De leur côté, Jean-Racine Prénom et Patricia Super s’arrosaient mutuellement de champagne en poussant des cris joyeux, affolant par la même occasion le bébé dans son seau, qui se mit à hurler.

Chapitre 4

Au guidon de sa moto, Jonathan pleurait. La vue brouillée par les larmes, ébloui par le soleil couchant, il ne voyait presque plus la route et décida de prendre la prochaine sortie pour trouver un endroit où dormir.

Après le péage, il s'engagea au hasard sur une nationale tortueuse et étroite, qui l'amena à l'entrée d'un de ces horribles villages tristes de rase campagne, simplement constitués d'une poignée de maisons traversée par la route.

Il s'arrêta sur le trottoir, coupa le contact et marcha nonchalamment, à la recherche d'un hôtel ou d'une auberge, sa lourde valise à la main. Au bout de quelques mètres, alors qu'il avait atteint l'autre bout du village, Jonathan dut se rendre à l'évidence… rien ici ne pourrait l'accueillir. Dormir sur sa moto ne lui disait rien, il frappa donc à la porte d'une maison terne aux murs brunâtres.

Une femme superbe ouvrit au bout de quelques minutes. Grande, blonde, fine, une bombasse. Elle lui tendit la main, qu'il serra pensivement.

«- Bienvenue, Monsieur Cœur, je suis Partagée.
- … Pardon ? Vous êtes partagée ?
- Partagée Power, oui, c'est comme ça que je m'appelle. Nous vous attendions.»

Un homme apparut sur le pas de la porte. Avec sa large chemise de bûcheron et ses cheveux gras, l'individu plut tout de suite à Jonathan.

«- Je m'appelle Pelle, Gaël Pelle, bienvenue Monsieur Cœur.»

On l'invita à entrer et Partagée Power tira une chaise pour lui offrir de s'asseoir à table, où le couvert avait été préparé, pour trois personnes.
Gaël s'assit en face de Jonathan, et poussa vers lui une enveloppe épaisse qui lui était destinée.
L'enveloppe contenait un avis de passage du facteur, signalant qu'un courrier recommandé l'attendait au bureau de poste d'une autre commune. Comme Jonathan était absent au moment du passage, il devait s'y rendre à partir du lendemain à 11h pour retirer le courrier.

«- Vous avez de la chance, M. Cœur, la poste de l'autre commune est l'une des plus grandes de France », le rassura Partagée.

Ils dînèrent puis couchèrent ensemble dans une atmosphère amicale.

Le lendemain, Jonathan s'éveilla seul dans le lit qu'il avait partagé avec ses hôtes. Une douce odeur de café et de pain grillé s'infiltra dans ses narines. D'un bond, il se précipita hors de la pièce et courut dans la salle de bains où l'attendaient Partagée et Gaël pour prendre un petit déjeuner-douche. Ils prirent place autour de la petite table ronde installée dans la cabine et Gaël ouvrit le robinet. Assis sous un jet d'eau froide, ils savourèrent en se félicitant mutuellement les délicieux toasts que Partagée réchauffait au micro-ondes. Le repas terminé, ils restèrent assis plusieurs heures afin d'attendre d'être totalement égouttés puis sortirent et vaquèrent à leurs tâches respectives.

Vers 11h, Jonathan pensa à son recommandé, s'habilla et sortit. Sa moto l'attendait, astiquée et révisée par Gaël. Il grimpa sur la Honda, Gaël déposa la valise sur ses genoux, et il démarra en trombe pour se diriger vers l'autre commune.

Le long de la route qui le menait à destination, des gens faisaient la queue.

Il passa l'entrée du village, se gara et chercha l'enseigne La Poste. Instinctivement, il suivit des yeux la file d'attente qui se prolongeait à l'extérieur de la petite commune, et comprit où elle menait : directement au gigantesque bureau de poste.

Il saisit la poignée de sa lourde valise, et remonta prendre une place au bout de la file d'attente, à plusieurs kilomètres de là.

La petite famille qui le précédait dans la queue s'était installée pour pique-niquer. L'inconvénient, c'est qu'elle ne pouvait pas avancer au même rythme, et ralentissait tout le monde. Derrière Jonathan, on s'impatientait, et lui-même commençait à trouver le temps long. Devant la famille, une distance d'un mètre s'était déjà libérée.

Ne tenant plus, Jonathan les doubla. Il fut aussitôt suivi par une trentaine de personnes qui tentèrent de s'insérer dans la courte distance qui séparait Jonathan de la petite famille qui déjeunait. La mère de famille, qui allaitait un bébé, éclata en sanglots. Le père aussi. Leur petite fille de cinq ans, qui mangeait un Mister Freeze, se leva, indignée et houspilla vertement ses parents. Puis elle attrapa le coin de la nappe à carreaux sur laquelle ils étaient installés et tira grand un coup sec. Elle sauta de joie : elle avait réussi à enlever la nappe sans rien renverser.

Quelques heures se déroulèrent. Jonathan commençait à apercevoir l'entrée du village au loin, c'était bon signe. Mais soudain, inexplicablement, les gens commencèrent à s'asseoir et déballer des sacs de couchage, des tables pliantes et des glacières. Puis il consulta sa montre et comprit : il était 16h. Le bureau de poste venait de fermer.

Lui n'avait rien prévu. Heureusement, sa valise contenait tout ce dont il allait avoir besoin pour passer la nuit. Il l'ouvrit, sortit le gros pull que Patricia lui avait tricoté durant sa grossesse, et y trouva un pâté de foie emballé dans du papier d'aluminium. Ravi par cette surprise inattendue, il enfila le pull et entreprit de déguster la charcuterie.

Puis il se mit à pleuvoir. Personne ne semblait vouloir partir, chacun tentait de se protéger au mieux avec les moyens du bord, les plus prévoyants se munirent du k-way qu'ils n'avaient pas oublié d'emporter. Jonathan ouvrit la valise, la vida de son contenu et la posa entrouverte, de manière à lui donner la forme d'une petite tente, sous laquelle il se réfugia et attendit. Le soleil se coucha, Jonathan en fit autant et s'endormit difficilement.

Un vent fort et glacial se leva pendant la nuit, et se mua en une violente tempête. Des arbres s'envolèrent, des poteaux électriques s'écrasèrent sur la route, le fossé se remplit d'un torrent de boue qui emporta plusieurs personnes.

A 10h le lendemain matin, le bureau rouvrit ses portes. Les clients de La Poste, détrempés et frigorifiés, se relevèrent, hagards, et reprirent leur lente progression. Jonathan remballa dans sa valise ses affaires imprégnées de boue et se joignit à eux.

A 15h ce jour-là, Jonathan franchit l'entrée du plus grand bureau de poste qu'il ait jamais vu. Cent-cinquante guichets s'alignaient au fond d'un immense hall décoré de panneaux publicitaires à la gloire de l'institution. Chaque guichet était équipé d'un panneau d'affichage électronique flambant neuf. Deux de ces panneaux annonçaient "Guichet ouvert". Derrière les vitres, on apercevait une centaine d'employés occupés diversement. Un concours de ping-pong semblait monopoliser l'attention d'un petit groupe d'entre eux, pendant que d'autres jouaient au tarot. Près des tables de ping-pong, un terrain de pétanque avait été aménagé, où des équipes semblaient s'entraîner, observées par des buveurs de pastis assis sur des bancs. Au fond de la grande pièce, des employés plus âgés dormaient dans des hamacs. Trois immenses horloges parfaitement synchrones trônaient au centre, attentivement surveillées par une dizaine d'individus qui ne les quittaient pas des yeux, un porte-voix à la main.

Jonathan estima qu'environ 230 personnes le précédaient et évalua son attente à environ 26 heures. Ce qui l'amenait à 17h le lendemain, soit une heure après la fermeture du bureau. Or, le lendemain était un samedi, ce qui impliquait de passer le dimanche dans le bureau fermé. Il était temps d'agir, en mettant à contribution son immense fortune personnelle.

Il tapota à l'épaule du grand gars chauve qui le précédait et lui proposa un chèque de 2 000 euros contre sa place. Après une courte hésitation, l'homme, incrédule, accepta le chèque que Jonathan lui tendit et s'écarta pour le laisser passer. Jonathan recommença son petit manège avec le couple obèse qui suivait, puis la petite mémé qui était là depuis 1983 (elle rentrait chez elle tous les soirs), puis l'escouade de CRS, l'étudiante en art, le lanceur de javelot, le commercial énervant, l'anesthésiste, François Bayrou, le chef de gare, et ainsi de suite jusqu'à atteindre la deuxième place de la file d'attente. L'un des deux guichets ouverts avait fermé entre temps.

La personne devant lui s'approcha enfin de l'hygiaphone et commença son entretien avec la grosse postière acariâtre. Jonathan tendit l'oreille par curiosité, et comprit que l'homme venait négocier des prêts immobiliers pour l'achat d'un complexe hôtelier sur la côte mexicaine.

La négociation s'éternisait. Jonathan fixait les trois horloges, on s'approchait dangereusement des 16h. Une agitation naissante se faisait sentir parmi les dix surveillants qui lustraient et contrôlaient fébrilement leurs porte-voix. Jonathan prit une nouvelle fois les choses en main. Sous les yeux effarés de la foule, il se rua sur l'homme et s'adressa à lui :

«- De combien t'as besoin pour tes hôtels ?
- Heu, environ treize millions d'euros.
- OK, prends ça et dégage », fit-il en lui tendant un chèque du montant nécessaire.

Il se tourna vers la postière, lui posa l'avis de passage du facteur sous le nez et réclama son recommandé. La femme partit dans le fond de la pièce, esquivant une boule de pétanque, et revint quelques minutes plus tard, une enveloppe épaisse à la main.

Après avoir vérifié l'identité de Jonathan Cœur en jetant un œil à son passeport, elle lui tendit le courrier en appuyant son geste d'un regard bovin.

Au même moment, les trois horloges émirent un hululement puissant et assourdissant. Les dix gardiens du temps pressèrent simultanément la gâchette de leurs porte-voix et se mirent à courir à travers les petits groupes de postiers en hurlant "C'est l'heure !". Le temps d'un battement de cils, les bureaux furent évacués.

En sortant du grand bâtiment, Jonathan ouvrit l'enveloppe et en sortit une lettre dactylographiée, dont l'en-tête indiquait qu'elle venait du FBI. On lui annonçait son licenciement. Il était convoqué à un entretien légal à Washington, au cours duquel il était autorisé à se faire assister par une personne de son choix.

Chapitre 5

De retour chez Partagée et Gaël, Jonathan s'écroula dans le canapé. Gaël s'empressa de lui retirer ses bottes et lui massa les pieds. Partagée dansa devant lui sur de la musique étrange. Dépité, Jonathan oublia son problème de thyroïde et pensa à sa reconversion. Il aurait pu se passer de travailler s'il n'avait pas dépensé sa fortune au bureau de poste. Mais l'ironie du sort avait joué contre lui. Au bas de l'échelle sociale, sans aucune économie, il allait devoir se prendre en main et trouver un emploi.

Il saisit le journal local de petites annonces qui traînait sur l'accoudoir du canapé, l'ouvrit à la page emploi. A sa demande, Gaël surligna à l'aide d'un Stabylo une offre qui avait attiré son attention :

« Gagnez de l'argent rapidement et facilement. Aucune compétence nécessaire. Revenus mirobolants assurés. Contactez M. Tube au 0825 025 412 5698 1233 1021 457 (8.32 €/mn) ».

Il saisit le téléphone mobile de Partagée et composa le numéro.

« - Bonjour, je suis Jean Tube et je vous écoute.
- Bonjour, comment dois-je faire ?
- Hé bien il suffit de me renvoyer un coupon avec vos coordonnées, ainsi qu'un chèque.
- Et sinon, quel genre de boulot est-ce ?
- Le genre qui ne nécessite aucune compétence et qui assure des revenus mirobolants.
- C'est bien maigre tout ça.
- Je ne peux pas vous en dire plus pour l'instant, envoyez moi un chèque et un coupon.
- Un coupe-ongle ?
- Non, un coupon.
- Je souhaite réfléchir.
- Bien sûr, allez-y.
- C'est fait, je vous envoie tout de suite un chèque et un coupon.
- D'accord, j'attends tout ça avec impatience, je vais vous diffuser une petite musique d'attente pendant quelques minutes.
- Allez-y, je n'en puis plus d'attendre »

Jonathan se sentit pousser des ailes. Il se leva du canapé, embrassa chaleureusement Gaël et Partagée, enfourcha sa moto, sa valise sur les genoux et fonça jusqu'à l'autre commune et son bureau de poste. Envoyer un courrier demandait moins d'investissement en temps qu'en récupérer un. Le coupon et le chèque furent donc promptement envoyés.

Jonathan n'avait alors plus rien d'autre à faire que d'attendre des nouvelles de M. Tube. Pour patienter, il choisit de faire le plein, et de rouler là où l'emmènerait la route.

En quelques heures; la route l'amena dans une petite station balnéaire pour pauvres, Flotte-sur-Mer. Le seul hôtel de la petite ville était complet, il se rendit donc au camping municipal. L'étiquette épinglée sur l’employée de l’accueil annonçait que cette dernière se prénommait Gromollasse et qu'elle louchait. Jonathan se moqua d'elle férocement, puis quand elle pleura enfin, il lui demanda un emplacement près des toilettes. Elle le conduisit à l'arrière du bâtiment des sanitaires, où une petite zone était restée libre entre le grillage près de la route nationale et un évier en béton où quelques joviaux hollandais faisaient leur vaisselle. Ravi, Jonathan sortit son pull qu'il étendit à même le sol boueux imbibé de divers détergents. Un sympathique hollandais posa son pied sur le pull, afin qu'il ne s'envole pas à cause du vent.

Jonathan décida d'aller prendre une douche. Sur le sol de la cabine, une épaisseur relativement considérable de poils pubiens de différentes époques et nationalités formait un épais tapis dans lequel une eau jaunâtre stagnait sans espoir. Jonathan déposa ses vêtements à même le sol, puis posa les pieds sur la couche de poils. Il ouvrit le robinet : un filet tiède de liquide marron épais suinta de la douchette. Fouillant dans la couche de poils, Jonathan finit par trouver une savonnette oubliée avec laquelle il se frotta le corps. Au bout de quelques instants, l'eau s'arrêta de couler. Jonathan ramassa ses vêtements trempés, se rhabilla et sortit en direction de son emplacement. Le sympathique hollandais l'attendait, impatient de retirer son pied du pull pour rejoindre sa famille.

Jonathan s'assit et observa avec attention l'homme allongé sur un matelas pneumatique devant une petite tente igloo à quelques mètres de lui. Cet homme, il le connaissait. Mais impossible de mettre un nom sur son visage. Il trouva un pot d'échappement rouillé qu'il jeta en direction du visage de l'individu afin de le réveiller.
Fort surpris, l'homme hurla puis se leva d'un bond. C'est à ce moment que Jonathan le reconnut.

« - Joseph !
- Jonathan !
- Bon dieu mais qu'est-ce-que tu fiches ici ?!
- Du camping parbleu !
- Ça fait combien de temps qu’on ne s’était pas vus ?
- Bah, je ne sais pas, quel jour on est ? »

Joseph était l'ancien prof de chasse de Jonathan. Ils s'étaient perdus de vue lorsque Jonathan avait arrêté de suivre ses cours. Après un moment d’hésitation et de gêne, ils se firent la bise, puis Joseph invita Jonathan à boire un café dans sa tente. Lorsqu’il entra sous la toile, Jonathan se retrouva bouche bée : Gaël Pelle et Partagée Power étaient là, assis à califourchon, fumant des cigarettes.

« - Jonathan, je te présente mes enfants, Gaël et Partagée, ils sont venus passer quelques jours avec moi au camping !
- Jonathan ! gémirent-ils en chœur.
- Gaël et Partagée !
- Demain, reprit Joseph, avec les enfants, nous allons à la chasse, tu veux venir ?
- Non, hors de question. Je déteste ça, c’est vraiment une activité de merde.
- OK, alors dans ce cas, que dirais-tu de partager notre petit-déjeuner douche demain matin avant qu’on parte ?
- Ça marche. »

Ils burent le café silencieusement, échangèrent solennellement quelques considérations météorologiques, puis Jonathan quitta les lieux. La journée touchait à sa fin, mais il n’avait pas sommeil. Lorsqu’un couple de personnes âgées passa près de lui, il leur proposa l’apéritif, qu’ils acceptèrent volontiers. Tous les 3 assis sur le pull posé dans la boue, ils apprirent à se connaître, puis vers 19h, Jonathan les congédia brutalement. Alors que les 2 vieillards fuyaient comme ils pouvaient, il les poursuivit en sautillant autour d’eux puis se lassa, s’allongea sur son pull et s’endormit.

La nuit fut agitée. Peu après minuit, un violent orage éclata, inondant Jonathan, qui dormait nu sur son pull, d’une couche de grêlons glacés. La foudre frappa un arbre à quelques mètres de là, qui s’écroula sur lui avec fracas. Bien heureusement, l’épais feuillage amortit la chute et Jonathan s’en tira avec seulement quelques égratignures.

A peine eut-il réussi à se rendormir, frigorifié et endolori, qu’il fut de nouveau réveillé par un vacarme de tous les diables : la famille de hollandais venait de se lancer dans une nouvelle séance énergique de vaisselle. Manifestement, ces derniers n’avaient pu retrouver le sommeil après l’orage, et avaient décidé de mettre à profit ce temps libre, malgré l’heure tardive.

Lorsqu’ils eurent terminé, l’aube approchait. Jonathan réussit malgré tout à se rendormir. Un peu plus tard, il sursauta lorsqu’une voix lui susurra à l’oreille :

«  - M. Cœur, nous avons un appel téléphonique pour vous, veuillez me suivre à l’accueil ».

C’était Gromolasse, l’employée du camping. Jonathan rassembla ses affaires trempées de boue, s’habilla prestement et pataugea dans l’eau de vaisselle jusqu’au bureau d’entrée, situé à quelques mètres. Elle lui tendit l’antique combiné qu’il se colla contre l’oreille.

« - Jonathan Cœur, j’écoute.
- Monsieur Cœur, c’est Monsieur Tube. Jean Tube. Je viens de recevoir votre coupon et votre chèque. Nous allons pouvoir procéder à la seconde étape. Je vous propose que nous nous rencontrions. Je vous expliquerai alors en quoi consistera votre tâche.
- OK, dites-moi tout
- Rejoignez-moi d’ici quelques heures en haut du Phare des Baleines, à l’île de Ré.
- C’est impossible, je suis à Flotte-sur-Mer, c’est loin.
- Ce n’est pas négociable, Monsieur Cœur. Vous êtes au chômage, dois-je vous le rappeler ?
- Certes.
- Dans ce cas, je vous souhaite un bon voyage, soyez prudent, et respectez les distances de sécurité et les limitations de vitesse en vigueur. Faites une pause toutes les 2 heures. Ne roulez pas sans raison sur la voie de gauche, ni sur la voie d’arrêt d’urgence, réservée aux véhicules d’intervention. Enfin, mangez léger et ne buvez pas d’alcool avant de vous mettre au volant.
- Qu’il en soit ainsi, je pars sur le champ.
- Oui, c’est bien cela, ne perdez pas de temps, vous devriez déjà être en route. Mais n’oubliez pas de bien préparer votre trajet, de ne pas surcharger votre véhicule et de vérifier l’état d’usure et la pression de vos pneus. Vérifiez également les niveaux, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. Notez également quelque part les numéros d’urgence ainsi que ceux de votre compagnie d’assurance.
- Merci pour ces précieux conseils, il est temps pour moi de partir.
- Bien, je vous fais confiance. Je vous attends, à tout à l’heure. »

Jonathan régla sa note, se moqua encore quelques minutes de Gromolasse (parce qu’elle louchait) puis se mit en route en direction de l’île de Ré.

Chapitre 6

Malgré la météo épouvantable, le Phare des Baleines était bondé de touristes. Jonathan acheta un ticket et s’inséra dans la file d’attente. Lorsqu’il arriva enfin au sommet de l’édifice, il remarqua tout de suite un individu original qui l’observait attentivement, caché derrière d’imposantes lunettes de soleil, bien qu’il pleuve à torrents. Pieds nus, il était vêtu d’une toge, façon Rome antique. Ruisselant, il s’approcha de Jonathan et s’adressa à lui avec emphase :

« - Monsieur Cœur, je suis Monsieur Tube. Votre arrivée m’emplit de joie.
- Je suis honoré de vous rencontrer.
- Tout l’honneur est pour moi.
- Trêve de politesses, suivez-moi jusqu’à mon bureau. »

Ils redescendirent, sortirent du phare, s’installèrent sur la moto de Jonathan et repartirent vers les terres. Hurlant pour se faire entendre, l’homme indiquait la route. Ils atteignirent enfin un chemin de terre isolé sur lequel ils s’engagèrent. Il aboutissait à une petite maison de pierres dans un état proche de la ruine. M. Tube invita Jonathan à entrer dans la demeure.

« - Vous êtes ici chez moi, Monsieur Cœur. Je vais vous faire visiter. Ici, c’est le salon. Voilà, prenez place sur mon canapé et prenez le temps de vous détendre pendant que je vous prépare une boisson. »

Il servit à Jonathan une délicieuse liqueur au goût indéfinissable, puis s’assit face à lui, en lui tendant une enveloppe épaisse.

« - Ouvrez cette enveloppe épaisse, et dites-moi ce que vous y trouvez. »

Jonathan déchira l’enveloppe et sortit une liasse de documents. Ces derniers étaient manuscrits et manifestement anciens, si l’on se fiait à leur teinte jaunâtre.

« - Ce sont des manuscrits, manifestement anciens, si je me fie à leur teinte jaunâtre.
- Continuez.
- Si je prends le premier, je peux y lire une longue liste de noms.
- …
- Ces noms me sont inconnus.
- Très bien, continuez.
- Le deuxième manuscrit semble identique. Oui, oui je confirme, c’est le même.
- Excellent, continuez.
- Bien, le 3ème aussi, les autres également, ce sont tous les mêmes. De quoi s’agit-il ?
- Monsieur Cœur, ce que vous avez entre les mains est d’une haute importance. Vous avez entre les mains tous les exemplaires du premier annuaire téléphonique. Créé bien avant l’invention du téléphone, d’où l’absence de chiffres. Il date de 1732.
- Fichtre !
- Cessez de m’interrompre, je n’ai pas de temps à perdre à écouter vos stupides interjections. Cet annuaire a une autre particularité : il n’a jamais été distribué aux abonnés. Pour la simple et bonne raison qu’il n’y avait pas d’abonnés.
- Damned !
- Il se trouve qu’aujourd’hui, le téléphone existe, les abonnés également. Mais l’annuaire n’est plus à jour. Certaines personnes de la liste sont même décédées. En fait, elles le sont toutes.
- Je ne vois pas trop où vous voulez en venir.
- Que feriez-vous à ma place ?
- C’est-à-dire que je ne sais même pas qui vous êtes.
- C’est justement de cette méconnaissance que je veux que vous vous serviez pour m’assister.
- Il va falloir m’en dire un peu plus.
- Non, servez-vous de votre imagination. Si je vous en dis plus, vous serez cloîtré dans une gangue dont votre esprit ne cherchera pas à s’évader. Allez-y lancez-vous !
- Monsieur Tube – vous permettez que je vous appelle Monsieur Tube ? – regardons objectivement la situation : qu’avons-nous ? L’intégralité des exemplaires du premier annuaire téléphonique. C’est tout de même d’une haute importance !
- Certes.
- De toute évidence, nous avons face à nous un vrai problème. Essayons de l’examiner posément en prenant du recul face à la situation. Certaines pistes peuvent déjà être écartées. D’autres semblent plus prometteuse, ce sont celles qu’il faut privilégier.
- Tout à fait. Nous avons progressé.
- Bien. De deux choses l’une. Soit nous maintenons ce cap, soit nous reprenons l’énigme en faisant table rase. Je ne vous le conseille pas. Il faut dans tous les cas raison garder. Il serait dommage de ne pas mettre à profit nos premières conclusions. Qu’en pensez-vous ?
- Je l’admets aisément.
- Continuons, que pouvons-nous envisager pour avancer ? C’est simple. En reprenant point par point chaque détail, en dénouant chaque petite incertitude, nous allons éclaircir cet enchevêtrement et mettre de côté les informations superflues. En élaguant ainsi notre champ de réflexion, nous allons rapidement tracer une voie directe et limpide vers une solution qui va nous sembler évidente.
- Que diable n’y avais-je pas songé plus tôt !
- Votre erreur est pardonnable, vous étiez trop concentré dans votre tâche pour envisager une remise en question. Maintenant, il s’agit de rebondir. Prenons les choses comme elles nous sont présentées : plusieurs exemplaires, tous identiques, tous obsolètes, mais un point commun : c’est le même document.
- Vous avez bien résumé la situation.
- Cessons ici notre réflexion. Je pense qu’il est temps pour nos esprits de mûrir ces données. Un bon repos serait tout indiqué.
- Non, je veux que nous continuions.
- Entendu. Le document est ancien. Il est manuscrit. Ajoutons cela à la liste de nos premières déductions. Que pouvons-nous en tirer ?
- Brillant… !
- Voilà, je vois que vous me suivez.
- Qu'est-ce à dire ? Ne me dites pas que …
- Je vois que vous en arrivez à la même conclusion que moi.
- Mais c'est bien sûr ! Merci Monsieur Cœur, votre intervention a été un succès, comme je l'imaginais.
- Je crois qu'il est temps d'aborder le sujet des revenus mirobolants indiqués dans l'offre d'emploi, poursuivit Jonathan.
- Tout à fait. Suivez-moi. »

Il emboîta le pas à son employeur, qui le mena dans une pièce attenante. L'homme ouvrit un coffre en bois dans lequel se trouvait une liasse de billets. Il en sortie une quantité invraisemblable, qu'il tendit à Jonathan. Tous deux étaient émus.
Après une longue et chaleureuse accolade, M. Tube signa un certificat de travail puis congédia son ancien salarié.

Chapitre 7

De nouveau, Jonathan Cœur détenait une immense somme d'argent. Le salaire du FBI ne lui manquerait pas, il pouvait se préoccuper dorénavant de la prévention de son goitre.

Il se rendit chez Partagée Power et Gaël Pelle.

Seulement, une fois sur place, quelque chose interpella ses sens affûtés.
Les volets étaient clos. La cheminée ne fumait pas.

Il frappa violemment la porte à l'aide de sa valise, mais rien ne bougea à l'intérieur. Soudain inquiet, il se saisit d'un abribus qu'il propulsa sur l'un des volets. Le bois était solide et tint bon. Furieux, Jonathan arracha le réservoir d'essence de sa moto et déversa du carburant au pied des murs. Il cracha ensuite son mégot rougeoyant, ce qui déclencha instantanément un violent incendie.

A l'intérieur, Partagée et Gaël savouraient un agréable petit-déjeuner douche en écoutant de la musique très fort, ce qui couvrait les tentatives de communication de Jonathan Cœur. La salle de bain ne disposait pas de fenêtres, si bien qu'ils ne s'aperçurent que leur maison était en flammes que lorsque des volutes de fumée s'infiltrèrent par-dessous la porte.

Partagée hurla en bondissant hors de la douche. Elle se prit les pieds dans le câble d'alimentation de la multiprise où étaient branchés le grille-pain, le four micro-ondes et la chaîne stéréo, qui chutèrent dans le bac où se tenait Gaël. Le garçon mourut à l'instant même où les appareils se rompirent, répandant leurs circuits électriques dans la flaque d'eau. Le four micro-ondes prit feu, embrasant le rideau de douche.

Paniquée, Partagée se saisit d'un seau, le remplit d'eau et jeta l'ensemble sur le début d'incendie, provoquant de nouveaux courts circuits qui enflammèrent le papier peint de la salle de bain. La jeune femme entreprit alors de céder à un comportement déraisonné en se jetant sur les murs de la petite pièce en proie aux flammes.

A l'extérieur, Jonathan attendait une réaction de ses amis en observant la maison brûler. Comme rien ne venait, la fascination fit peu à peu place à la déception. Résigné, il s'éloigna bruyamment au guidon de sa moto.

Il ne remarqua pas la silhouette ébouriffée de Partagée qui réussit à s'extirper in extremis de la maison, au moment où la structure céda dans un fracas de flammes et de poussière. Ahurie, elle regarda la moto s'éloigner, puis s'écroula à terre.

Tout le voisinage était rassemblé autour de la maison, ce qui ne représentait guère plus d'une quinzaine de personnes. Cependant, parmi eux se trouvaient un ancien parachutiste qui sortait ses poubelles au moment des faits. Il était fâché car le sac contenant les déchets de la semaine s'était déchiré lors des manipulations, répandant ainsi dans son appartement un mélange nauséabond et poisseux de liquides épais et de restes en décomposition. C'est en sortant une deuxième fois pour jeter sur le trottoir un drap qu'il avait utilisé pour nettoyer les dégâts qu'il avait constaté que l'habitation d'en face brûlait.

Il avait donc rejoint ses voisins pour contempler le spectacle lorsque Partagée fit son apparition, dans un état alarmant.

Il se jeta sur elle, l'enveloppa dans le drap imbibé de jus de poubelle et la fit rouler sur elle- même quelques mètres afin de répandre le liquide sur toute la surface de son corps. Puis il fit l'opération inverse pour l'extraire du drap. La jeune femme choquée le dévisagea, l'air hagard, avant de le reconnaître. Ils n'avaient que peu de relations, mais elle lui avait déjà emprunté un robinet qu'elle ne lui avait d'ailleurs jamais rendu.

Pendant ce temps, les autres voisins prenaient des photos d'eux-mêmes devant les décombres ou fouillaient les ruines avec l'espoir de trouver quelque objet de valeur.

Pour réconforter sa voisine, le parachutiste, prénommé Robert, invita Partagée à un petit-déjeuner douche, qu'elle accepta avec joie. Ils s'installèrent donc face à face sous l'eau froide, firent griller du pain et mangèrent silencieusement. Après quoi Robert proposa à son hôte des vêtements ayant appartenu à sa mère. Elle s'habilla puis quitta les lieux, toujours abasourdie.

Elle sortit de sa poche le trousseau de clefs qu'elle avait discrètement dérobé chez Robert et ouvrit la portière de la Ligier sans permis appartenant au parachutiste. Elle démarra le véhicule et s'engagea sur la route dans la même direction que celle que Jonathan avait prise quelques heures auparavant.

Chapitre 8

Jonathan contemplait sa moto en panne de carburant. Il avait tout vidé sur la maison qu'il avait incendiée. Peu de solutions venaient à son esprit. Il était à plus de 800 mètres de la sortie du village, ce qui écartait toute possibilité de demander du secours auprès d'un habitant.
Il s'était donc assis par terre, attendant le passage d'un automobiliste qui pourrait l'aider.

Lorsqu'il vit arriver la Ligier de Partagée, il se cacha dans les fourrés pour se jeter au dernier moment devant le véhicule lancé à vive allure.

Partagée, malgré l'intense concentration qu'elle appliquait à sa conduite, n'eut pas le temps de réagir lorsque l'individu jaillit devant le capot. Freinant brusquement, elle écrasa l'accélérateur en donnant de grands coups de volant désordonnés. L'automobile se renversa aussitôt et enchaîna plusieurs tonneaux, entraînant Jonathan Cœur dont un vêtement s'était accroché au pare-choc.

Alors que la voiture culbutait violemment en dévalant une colline, Jonathan réussit à pénétrer dans l'habitacle. Il agrippa Partagée, la posa sur la banquette arrière, puis prit sa place. Il boucla sa ceinture, régla les rétroviseurs, ajusta le chauffage, et enfin manœuvra si habilement que l'auto arrêta net sa cavalcade.

Le moteur accepta de démarrer, ils purent donc rejoindre la route.

Partagée observait avec admiration le conducteur, qui venait de prendre la direction de Flotte-sur-Mer. Brûlante de désir, elle enjamba brutalement le siège avant et enlaça Jonathan.

Pris au dépourvu, il perdit la maîtrise de son véhicule, qui se renversa aussitôt et enchaîna plusieurs tonneaux. Alors que la voiture culbutait violemment en dévalant une colline, Jonathan repoussa sa passagère, qui refusait de mettre fin aux ébats. Il la posa sur la banquette arrière, puis entreprit de remettre l'engin dans une situation moins dangereuse.

Mais cette fois, la Ligier avait pris trop de vitesse. Impossible pour Jonathan de rétablir sa trajectoire. Il apercevait le bas de la colline, où coulait un fleuve gigantesque, qui se jetait non loin de là dans une profonde cascade dont le rugissement se faisait entendre par dessus le fracas de la carrosserie martyrisée. Sur la rive, d'énormes crocodiles affamés se battaient avec des ours blancs autour de la carcasse d'un cachalot. Plus haut, une usine de produits chimiques en proie aux flammes répandait dans l'eau des flots de liquides toxiques bouillonnants.

Rien ne parvint à stopper la chute de la voiture, qui plongea brutalement dans le fleuve avant d'être stoppée net par un gros rocher affleurant à la surface. Jonathan s'extirpa de l'épave et commençait à déguerpir lorsque les crocodiles et les ours se ruèrent en sa direction. Il rebroussa chemin et sortit Partagée non sans difficulté. Elle était fort blessée mais encore consciente. Jonathan la posa sur le capot, lui attacha les mains sur un montant de pare-brise puis reprit sa fuite.

L'astucieuse stratégie lui permit de sauver sa peau pendant que les carnassiers mirent en pièces la malchanceuse passagère.

Il sortit de l'eau, se dévêtit, accrocha ses habits sur les branches d'un hêtre pour les laisser sécher et attendit en regardant les animaux se nourrir. Il songea avec admiration à la beauté du geste de Partagée qui s'était si généreusement sacrifiée pour lui sauver la vie.